à ma mère - Giulia Longo
à ma mère
Qu’est-ce qu’une photographie pour moi? Un souvenir, filtré par le temps et l’esprit qui remodèlent à leur façon ce que par les yeux s’est imprimé dans mon for intérieur.
Un image est toujours liée à un sentiment. Dépourvue de sa raison d’être, de cette urgence qui déclenche le besoin de création elle ne saurait pas respirer. Car il s’agit de saisir une émotion, de la travailler dans le temps, de faire coexister dans l’image les fantômes du passé, la nécessité du présent et son avenir.
Au fur et à mesure que l’image se fait concrète, palpable, s’imprimant d’abord sur le film et ensuite sur le papier, la tension creatrice grandit dans l’obscurité magique de la chambre noire.
Je conçois la photographie comme le produit d’un procès mental et physique où tous les sens sont impliqués. Le regard qui passe de l’intérieur à l’extérieur, l’idée mentale à poursuivre, imprimée d’abord dans la tête et ensuite sur le film comme un embryon qui, à travers la lumière de l’agrandisseur et les mélanges chimiques, parviendra à son essence achevée.
Entre le commencement et la fin se situent différentes étapes: l’ouverture de la pellicule dans le noir, l’odeur du film, l’oeil qui vise dans le scoponet pour chercher les grains, les doigts qui touchent le papier mouillé, la chambre qui sent les produits chimiques. La recherche des noirs, des blancs, des gris, l’armonie ou le contraste; des variables qui changent quotidiennement selon mon état intérieur.
Si toute image ne peut être qu’intérieure, son accomplissement se trouve dans un équilibre d’abstraction et d’artisanat.
C’est une image vivante, chargée d’impressions vécues sur ma propre peau à chaque étape du processus créatif.
La forme et le contenu de cette serie, appelée simplement « À ma mère » sont indissociables de la démarche photographique expliquée plus haut.
Le corps féminin m’a toujours fasciné en tant que corps photographié, filmé ou dessiné. Je veux capter la sensualité à partir d’un détail ou d’un fragment. Ainsi, ces corps à l’apparence demi-voilée et fuyante se prêtent à être des suggestions à l’imagination et à la rêverie.
Il est indéniable d’admettre que dans ce travail l’engagement personnel est total: je parle de ma mère et de moi en tant que fille, cependant, l’apparence fragmentée et vague de nos corps laisse un espace à l’autre, « un espace des possibles », un lieu vide et prêt à accueillir la charge emotive de toute personne qui se trouverait devant ces images.
Il y a cette robe qui nous lie, la robe de ses dix-huit ans, un objet concret et à la fois surréel, chargé de la jeunesse de ma mère et de mon enfance.
J’ai toujours regardé, comme envoutée, la petite photo d’identité posée sur la commode de sa chambre, par ailleurs la seule qu’elle ait gardé de ses dix-huit ans.
J’ai construit, à partir de cette robe, une histoire rêvée: parmi ces images, certaines sont le produit des souvenirs de mon enfance: c’est ainsi pour le coffret à bijoux et la photo des jambes de maman devant le miroir. Petite je la regardais souvent se préparer pour sortir le soir, j’étais émerveillée par cette robe pailletée, les chaussures à talons qui mettaient en valeur ses fines chevilles. La rose et les ciseaux sont le souvenir des après-midis à la campagne. Tandis que je prenais mon goûter, elle préparait des bouquets de roses qu’elle rangeait dans nos chambres. Le tiroir de sa table de chevet était un de mes passe-temps favoris: en cachette je fouillais parmi les lettres et les billets-doux que mon père lui adressait. Et encore son dos nus, je la regardais prendre son bain tout en attendant son invitation à partager la baignoire avec moi. Ses jambes sur le matelas remontent aux après-midis d’hiver où j’écoutais, allongée au près d’elle sous la couverture, les aventures d’une petite voyoute qu’elle avait appelée Celestina.
Le cheval est une image de transition, à moitié entre l’enfance et la découverte de ma féminité: à califourchon de cette pierre que pour moi a toujours été le compagnon d’histoires chevaleresques je porte sa robe pour signifier l’épanouissement de mon corps de jeune femme.
Les images restantes, conçues aujourd’hui, se présentent comme le dernier anneau de cette chaine. Ce qui reste: l’album des photos de sa jeunesse, derrière, les toits du quartier où nous avons toujours vécu. Ses mains, toujours ses mains qui cherchent la trace de son père decedé trop jeune dans le tiroir du bureau où il travaillait. Sa robe agitée par le vent comme la page ouverte d’un avenir encore à écrire; et enfin, encore des jambes et l’image d’un corps endormi suggérant la possibilité d’une équivalence entre rêve et réalité.
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